Critiques

Critique d’Ayka de Sergey Dvortsevoy

Ayka vient d’accoucher.
Elle ne peut pas se permettre d’avoir un enfant.
Elle n’a pas de travail, trop de dettes à rembourser, même pas une chambre à elle.
Mais c’est compter sans la nature, qui reprendra ses droits.

Anka est un film difficile. Le ton est donné dès la séquence d’ouverture glaçante où l’on voit celle qu’on devine être l’héroïne du film, et que la caméra ne lâchera jamais –sa tête est presque toujours dans le plan, ou bien, on voit le monde à travers ses yeux-, défoncer une fenêtre pour s’enfuir de la maternité sans son enfant, comme si sa vie en dépendait, et marcher essoufflée dans le froid et la neige de Moscou. On ne sait rien d’elle, les informations sont distillées au compte-goutte, à travers les conversations, mais ce qu’on apprend au fur et à mesure fait froid dans le dos, et on sort de la salle l’estomac noué.

Sergey Dvortsevoy livre un film si naturaliste qu’on croirait lire un roman de Zola. Le fait que 90% du scénario ait été improvisé montre aussi que la démarche se voulait proche du documentaire. On sent également l’influence des frères Dardenne (un film comme Le Silence de Lornam’est venu en tête) : même manière de filmer en « caméra à l’épaule », style cru et austère, le monde est montré sans fard, et le portrait d’une héroïne en grande difficulté est dressé. Car Ayka n’a pas une seule seconde de répit : cette immigrée kirghiz peine à joindre les deux bouts, et souffre tout au long du film. L’actrice Samal Yeslyamova, récompensée à juste titre pour sa prestation, incarne avec force toute la douleur de l’héroïne qu’on ressent à chaque instant.

La souffrance d’Ayka, c’est celle d’une femme qui doit renoncer à son enfant, faute de moyens pour l’élever. La figure de la mère en privation nous est montré en permanence, que ce soit au début, avec une scène où l’on voit Ayka et des femmes plonger leurs mains dans des poulets pour en vider les entrailles, ou quand cette dernière saigne et tente sans succès de contenir l’hémorragie, ou presse ses seins pour en retirer le lait inutilisé. Ces scènes sont d’autant plus glaçantes qu’elle nous renvoie au dur sort des femmes livrées à elles-mêmes, et à la condition des femmes en général : soumises à la fois aux rudes lois de la nature qui font d’elles des machines à procréer et les épuisent, et à celles de la société qui peuvent les mettre en péril, surtout lorsqu’elle ne les aide pas. Ici en particulier, la société russe est férocement critiquée. Une scène dans un centre vétérinaire nous montre que la vie des chiens des riches femmes moscovites a plus de valeur que celle d’une étrangère, employée pour des basses tâches. L’absence d’humanité est flagrante : il n’y a pas d’amour, pas de chaleur humaine dans les relations qu’Ayka entretient avec son entourage, et par-dessus tout, pas d’espoir de s’en sortir.

Pour ma part, même si je reconnais que le film réussit à transmettre un message fort et présente une vraie cohérence, je dois avouer que le visionnage était une vraie épreuve, tellement les scènes traînaient en longueur et s’enchaînaient parfois identiques aux précédentes, pour montrer la laideur du quotidien d’Ayka, et que l’absence d’esthétique et la vacuité du scénario me faisaient ressentir une profonde angoisse. Etouffant, c’est le mot.

Pour conclure, un film coup de poing, en grande partie grâce à la performance de l’actrice principale, mais le calvaire d’Ayka devient vraiment celui du spectateur…

Léa Kierbel

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