Critiques

Critique de Everybody knows, Asghar Farhadi, 2018

Derrière les paillettes, un résultat en dents de scie…

On a du mal à penser à un autre film pour l’ouverture de ce festival de Cannes 2018 tant Todos lo sabenétait par nature en pole position avec un réalisateur salué par les critiques et déjà connu à Cannes avec Le Client(prix du scénario en 2016) et un des couples d’acteurs les plus glamours à l’heure actuelle. On pourra émettre toutes les critiques sur ce festival, être sur place pour regarder des films dans les meilleures conditions est plutôt plaisant. Après s’être levé à 6h30 et avoir attendu plus d’une heure en file de dernière minute, vous comprendrez que j’avais réussi ma journée quand j’ai vu que j’allais monter les fameuses marches et m’installer dans le Grand Théâtre Lumière. C’est maintenant le moment du verdict.

Il faut être honnête, la première partie peut laisser songeur tant Farhadi prend son temps pour poser le cadre et ses personnages. Une réalisation qui peut faire penser au cinéma de Pedro Almodóvar tant sur le plan des couleurs que sur la façon de filmer. On retrouve tout de même la patte du cinéaste iranien qui met l’accent sur les retrouvailles entre les membres de la famille, l’amourette des deux ados et autres moments conviviaux. Une partie trop longue qui nous empêche de vraiment rentrer dans le film. Pour autant, le cadre est soigné et la lumière ibérique bien mise en avant. L’utilisation du petit village espagnol renforce l’impression d’une sorte de « consanguinité ». Un aspect qui a pour principal défaut de rendre les choses plus prévisibles puisqu’on comprend rapidement que les potentiels éléments perturbateurs seront endogènes à cet environnement.

Pour ce qui est de ce fameux élément perturbateur, on a du mal à enlever de notre tête cette impression d’une tension téléphonée. J’ai tout de suite pensé à Laurent Delahousse dans ses docus de faits divers quand il di « Et là, c’est le drame » comme s’il y avait un interrupteur pour passer d’une atmosphère à une autre. Ce passage au thriller n’est donc pas parfait mais il a au moins l’intérêt d’amener l’histoire vers une autre dimension, c’est d’ailleurs là que les interprètes doivent montrer toute l’étendue de leur jeu. Ce dernier point est d’autant plus important que le deuxième acte est long et le rythme se tasse rapidement. Là est le principal problème du scénario : les événements s’enchaînent trop difficilement. Les révélations au sein de la petite communauté s’empilent sans que l’enquête avance réellement, ce qui minimise l’importance de cette révélation. Néanmoins, l’idée d’isoler un personnage, en l’occurrence celui de Javier Bardem, autour de personnages secondaires presque omniscients est intéressante et dans ce cas la prévisibilité que ressent le spectateur peut se justifier. Après tout, le film s’appelle Todos lo saben, il n’y a pas besoin de chercher bien loin.

L’épilogue fait son apparition et il est difficile d’être ébloui par un quelconque revirement de situation. L’arrivée de certains protagonistes n’apporte aucune tension mais plutôt un débat sur la croyance en Dieu et l’Église, histoire de saupoudrer le récit de sujets d’actualité espagnols. Le dénouement quant à lui nous laisse sur notre faim d’une part parce que l’on avait à peu près toutes les réponses dès le début et d’autre part parce que la réaction des victimes du drame est plutôt troublante. Tranquille, il ne s’est rien passé, on passe à autre chose, flemme de retrouver les responsables.

En dehors tout ce qui peut sembler être des points négatifs, le film reste porté par un Javier Bardem impeccable qui joue à mon humble avis le personnage le plus abouti de l’histoire. Il est attachant pour les valeurs qu’il représente (honneur, solidarité) mais surtout parce qu’il est la principale victime de toutes les manigances de cette famille rancunière. Son histoire, celle d’un fils de domestique s’étant élevé socialement par la sueur de son front et qui fait face à une « belle famille » jalouse et revancharde, lui donne bien plus de légitimité que tous les autres et on ne met pas beaucoup de temps pour se ranger derrière lui. Penelope Cruz a tendance à trop se renfermer dans le pathosce qui rend sa prestation un peu décevante. Ricardo Darin joue un personnage trop antipathique pour qu’on puisse s’attacher à lui d’autant plus qu’il est peu présent à l’écran.

Finalement,Todos lo sabenest un film dramatique cannois classique. Farhadi, toujours très attaché aux intrigues familiales s’attaque ici à des tabous assez présents en Espagne, le tout à travers une réalisation focalisée sur le réalisme plus que sur la tension générale. Malheureusement, le film est trop long pour ce qu’il a à raconter et nous laisse un goût un peu amer car oui, on aurait aimé sentir les personnages un peu plus en danger, voir un Javier Bardem et une Penelope Cruz poussés dans leur retranchement. Todos lo sabenpeut faire penser sur sa construction à Manchester by the Sea de Kenneth Lonergan sauf que ce dernier parvient bien mieux à gérer l’aspect dramatique omniprésent dans le film et les révélations sont pour le coup plus inattendues, ce qui rendait cette histoire vraiment émouvante. Farhadi n’est pas parvenu à faire ressentir ces émotions là dans son film.

5/10

Adrien Andreoletti

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