Critiques

Critique de Grâce à Dieu de François Ozon, 2018

« Nous allons attaquer le Diocèse de Lyon ».

C’est ce que nous a annoncé le petit cousin de mon père il y a maintenant 3 ans de cela. Nous sommes en balade sur le col du Mont de Grange qui surplombe le Chablais où ma famille se rassemble chaque été depuis trois générations. J’apprends alors ce qui depuis près de 30 ans était resté tabou, ce que le silence avait tenté d’effacer. Le cousin de mon père a été abusé sexuellement en 1990, alors âgé de 9 ans, par un prêtre : le père Preynat. Il quitte alors les scouts du groupe Saint-Luc de Sainte-Foy-Lès-Lyon après avoir signalé à ses parents, puis au Diocèse, les agissements dont il fût la victime.

Ce petit cousin, c’est François. Vingt-quatre ans plus tard, ce grand gaillard de près de 100 kilos à l’air désinvolte, marié et père de trois filles, est à mille lieux du petit scout de Saint-Luc, à mille lieux de ce passé qu’il a réussi à surmonter. Mais vingt-quatre ans plus tard, François découvre que Preynat exerce encore au contact d’enfants, dans une autre paroisse à moins de 100 km de Sainte-Foy. Loin d’avoir écarté Preynat des enfants pour qui lui-même avoue avoir une « trop grande attirance », l’institution a dissimulé les faits et étouffé le scandale, se contentant de déplacer le prêtre, sans bien sûr en informer les familles. Pire, François découvre qu’il est loin d’être la seule victime. Il rencontre Franck, Alexandre, Bertrand, Pierre-Emmanuel et plusieurs dizaines d’autres anciens scouts qui avouent s’être fait abuser par le père Preynat. Ensemble ils vont se battre pour faire reconnaître les faits, pour la plupart prescrits, et surtout pour permettre la libération de la parole.

C’est là tout l’enjeu du film comme de l’association La Parole Libérée qui organise ce combat depuis septembre 2015. La parole contre le silence, contre l’omerta du Diocèse, de l’Eglise, mais aussi des familles, ce silence qui a permis à un prêtre coupable d’attouchements de continuer à fréquenter des enfants jusqu’à la prescription de la majorité des crimes commis. Si cette association est la parole, alors « Grâce à Dieu » est le porte-voix inespéré de ces victimes. Il est l’aboutissement (espérons-le) d’un long processus dont le principal but est de lever le voile sur une réalité inavouable. Ozon dépeint avec une grande justesse la complexité et la diversité des conséquences, à la fois des attouchements et de la libération de la parole, chez les différentes victimes. Il s’intéresse à ce qui sépare le silence de la parole, à ce qui se joue à leur frontière, pour les victimes, pour leurs proches et pour l’Eglise. Il nous interroge également sur la foi. Est-il encore possible de croire après avoir été trahit par ceux qui pour nous représentaient l’Eglise ? La question reste ouverte pour le spectateur comme pour les victimes.

Sur un plan purement cinématographique on salue la performance de Swann Arlaud qui se distingue par l’intensité de son jeu d’acteur face à un Melvil Poupaud souvent transparent (syndrome Ben Affleck) et un Denis Ménochet trop caricatural (mais je ne suis pas objectif). Quoi qu’il en soit « Grâce à Dieu » est un manifeste d’utilité catholique encore plus que publique, la détonation des bombes à retardements qu’a engendrée une institution trop complaisante envers ses propres débordements. Il faut garder à l’esprit que le film ne fait pas que traiter de l’affaire mais s’y inscrit pleinement. Ainsi le Diocèse de Lyon a-t-il cherché, en vain, à en retarder la sortie pour ne pas influencer la procédure judiciaire en cours. C’est que ce dernier s’inscrit dans un contexte de crise sans précédent pour le clergé, avec en parallèle la question de l’homosexualité au Vatican soulevée par Frédéric Martel dans Sodoma et le récent défroquage de l’ex-cardinal McCarrick pour abus sexuels. Reste à savoir si le grand remue-ménage annoncé par le pape François fait (encore) partie d’un habile numéro d’illusionniste ou si l’Eglise s’est enfin décidée à prendre à bras le corps ces questions et à se réformer en profondeur.

 

Jérémie Garret

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