Critiques

Critique de La Favorite de Yorgos Lánthimos, 2018

Après The Lobster et La Mise à mort du cerf sacré, Yorgos Lánthimos revient avec une nouvelle comédie cruelle qui a enchaîné les nominations et les récompenses depuis le début de l’année. Le réalisateur grec s’inspire d’un fait divers de l’Histoire pour explorer les côtés les plus sombres de trois femmes de pouvoir et réaliser une satire d’une aristocratie complètement déconnectée de la réalité.
A la cour d’Anne d’Angleterre (Olivia Coleman), tout le monde sait qui gouverne réellement : sa confidente et amie, Sarah, dite Lady Marlborough (Rachel Weisz). Tout ce petit monde vit paisiblement de courses de canards et bals grotesques jusqu’à ce que la cousine de Sarah, Abigail Masham (Emma Stone), vient lui demander l’hospitalité. Ancienne noble devenue simple paysanne, Abigail n’a qu’un seul but : récupérer son statut, quoi qu’il en coûte.
Comme tout film de Lánthimos, le film est drôle, incroyablement drôle même. Tout est grotesque, tout est pinçant, tout est net. Les personnages se lancent les pires atrocités au visage et enchainent les coups bas. Cependant, derrière cette farce commencent à monter les tensions et le film reprend du sérieux dans sa deuxième partie, lui permettant d’approfondir sa réflexion sur le pouvoir, l’amour et la féminité.
Je n’ai jamais été personnellement attiré par les films d’époque en costume, à part Marie-Antoinette de Coppola. Et, à la manière de Coppola, on retrouve cet anachronisme tout au long du film. Tout semblant d’historicité disparaît dès que les actrices commencent à parler. L’histoire, les personnages, tout est résolument moderne, à part les décors. Même les costumes se jouent de la vérité historique : les servantes, par exemple, sont habillées de robes en jean. C’est de cette apparente modernité que Lánthimos se sert afin de critiquer notre société. Le thème principal semble être le lien entre sexisme et pouvoir. A l’intérieur de cet espace fermé qu’est la cour, les femmes se battent entre elles certes, mais aussi contre les hommes. Ceux-ci d’ailleurs sont souvent montrés comme incompétents, bien trop occupés à jouer pour s’occuper du pays et de la guerre contre la France.

C’est également une réflexion sur la féminité que propose le réalisateur grec pendant ces deux heures. Lady Marlborough n’a de lady que le titre, elle est en effet présentée comme plus masculine que la plupart des hommes du film, tandis qu’Abigail se sert de sa féminité pour obtenir ce qu’elle souhaite. Personne n’est entièrement bon ou mauvais dans ce film. Les trois femmes sont traitées comme des personnes à part entière, avec toute leur profondeur, ce qui est tout de même assez rare, dans le cinéma, surtout dans les films d’époque.
La technique est également maîtrisée à la perfection. Lánthimos ne s’est servi que de lumière naturelle pendant le tournage, utilisant uniquement la bougie pour les scènes de nuit, ce qui rend encore plus flou la limite entre réalité historique et satire. De nombreuses scènes filmées avec un effet fish-eye mettent également en valeur le palais, enfermant les personnages un peu plus dans leur tour d’ivoire, loin du peuple et de ses problèmes.
Dans cette comédie noire, Lánthimos montre que l’histoire peut être un parfait terrain de jeu pour être résolument moderne. Il joue avec les conventions et les normes pour proposer l’un des films les plus novateurs de ce début d’année. (Bien plus que le dernier gagnant des Oscars, si vous voulez mon avis). Je ne saurais le dire autrement : allez voir ce film.

 

William Marcault

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