Critiques

Parasite(s)

Parasite, le film aux quatre oscars de Bong Joon Ho ressort en version noir et blanc en cette fin de mois de février. Ce véritable chef-d’oeuvre marque l’ascension fulgurante du cinéma coréen sur la scène internationale : il rejoint Une femme coréenne et Poetry chez les nouveaux classiques. C’est donc le couronnement d’un cinéma de l’humilité, qui a su se distinguer parmi les block-busters et les grandiloquences filmiques occidentales. 

Parasite 

Le film relate le coup monté de la famille Ki-taek, au chômage et sans argent, afin de se faire embaucher chez la richissime famille Park. En toute honnêteté, à n’entendre que le synopsis, je n’avais pas été emballée : pourquoi rendait-on exceptionnel et grave un film sud-coréen qui racontait un jeu d’usurpateurs sur fond très prévisible de lutte des classes ? Je n’allais le voir que pour sa Palme d’or. Je ne pouvais donc pas être plus surprise : chaque plan était magnifique. La géométrie, les nuances de couleurs, les jeux d’ombre et de lumière, les dialogues et les regards, le désespoir et la folie froide qu’ils miroitent, la musique, tout s’articule parfaitement autour d’un principe : l’intensité dramatique. C’est cela qui donne un aspect théâtral sans pour autant que le spectateur soit débordé par un manque de sobriété ; il contemple davantage qu’il ne subit chaque scène. On retrouve même les topos de la tragédie classique, comme par exemple la métaphore filée de la pierre offerte par son prédécesseur au fils Ki-taek, et qu’il trimballe partout avec lui ; il faut aller voir le film pour comprendre pourquoi ce poids incarné du mensonge condense toute l’ironie dramatique de l’intrigue. 

Parasites

Fort de ce succès, le réalisateur décide de le décliner sous plusieurs formes : d’abord la version en noir et blanc. “J’ai regardé la version noir et blanc à deux reprises, et il m’a parfois semblé que le film apparaissait plus comme une fable, ça m’a donné l’étrange sensation de regarder une histoire des anciens temps.” déclare le réalisateur : le monochrome permet de se concentrer encore davantage sur les yeux et les expressions, intensifie les regards. On rétorque souvent “je vais déjà aller le voir en couleurs” : ce n’est pas nécessaire, car les sons et la musique font les couleurs.

Mais on attend également une série basée sur le film : elle contiendra tous les éléments que Bong Joon Ho n’a pas pu condenser en deux heures, et révèlera l’histoire de chaque personnage. Les six heures de série prévues éclairciront les nombreuses ellipses du fil narratif. 

La folie des grandeurs, à l’américaine

Faire l’Américain : jouer au riche, flamber. 

Ce qu’il y a de doucement ironique, c’est que même le cinéma de l’humilité doit tôt ou tard faire face à l’hybris ; les parasites ne gâcheraient-ils pas Le Parasite, le seul et l’unique ? Soyons réalistes : l’adaptation en noir et blanc reste un grand coup de comm, en témoigne sa date de sortie une dizaine de jours après son triomphe aux Oscars. On peut également questionner la pertinence et la nécessité de la série : a-t-on besoin de tout savoir, nous, spectateurs ? Et surtout, le réalisateur a-t-il besoin de tout révéler ? N’est-ce pas la magie du cinéma que de pouvoir condenser des vies entières en deux heures, de suggérer une histoire ou un passé en un regard ? Pourquoi toujours tout imposer dans les moindres détails ? Je serai l’une des premières à regarder la série, mais je sais par avance que je serai déçue. Car Bong Joon Ho m’enlève le seul rôle qui m’appartenait, qui m’était exclusif en sortant de la salle de cinéma : imaginer, extrapoler. Et ce pouvoir me sera pris au nom de quoi ? Au nom d’HBO, chaîne de télévision américaine qui produit et diffuse des séries. 

Si le film est aussi grand que son succès, pourquoi faut-il que l’orgueil suive toujours ? 

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