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L’Intelligence Artificielle (IA) et l’Homme

Les Hallucinés ont lancé une série de podcasts intitulés les Hallucasts. Vous pouvez ainsi les retrouver sur notre page Youtube Les Hallucinés : https://www.youtube.com/channel/UCWnUhjl_Dwlm5hEKGHo0pXQ

Notre premier épisode traite du travelling compensé : https://www.youtube.com/watch?v=yFKfQAPwznM

Quant au deuxième, il a aussi le droit à un article dont vous êtes sur le point de lire, mais vous pouvez retrouver la vidéo ici : https://youtu.be/C0YL97iAc5w

Bon visionnage et bonne lecture !

2001, l’Odyssée de l’espace, Alien resurrection et Artificial Intelligence: A.I., trois films différents, un point commun : l’intelligence artificielle. Ce sujet maintes fois traité au cinéma, qu’il soit au cœur de la diégèse ou seulement brièvement évoqué, renvoie toujours à la même source : l’homme. Ainsi, on peut aborder la question du lien entre l’homme et l’intelligence artificielle et se demander ce que celle-ci révèle de lui.

Dans un premier temps, on peut considérer l’intelligence artificielle de 2001, l’Odyssée de l’espace, HAL 9000 et, plus précisément, à la scène de sa « mort ». Lors de cette longue et presque douloureuse scène, il répète sans cesse qu’il peut « ressentir » son esprit « partir », qu’il a « peur ». De fait, s’il ressent cela, c’est parce que David lui retire petit à petit ses données/sa mémoire. HAL est donc avant tout une banque de données. On sait aussi que ce qui compte le plus pour lui (selon ses dires), c’est le bon déroulement de la mission, ce qui implique de trouver des explications sur le mystérieux monolithe.

Ainsi, cette intelligence artificielle rappelle l’homme « épistémophile » dont parle Kant dans Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science. Selon lui l’homme est avant tout un être de savoir, qui veut toujours plus comprendre. L’homme, sa conscience même, se définirait donc d’abord par ce qu’il sait et par sa passion du savoir. Ceci souligne la fragilité de cette conscience qui peut, en proie à la maladie, céder à la folie ou l’oubli, et disparaître, faire disparaître l’humanité même d’un individu.

Ici c’est David qui prive HAL de son « humanité », ce qui peut par ailleurs nous faire songer à la fameuse locution latine : Homo homini lupus est (« l’homme est un loup pour l’homme »).

L’homme chercherait donc à répondre aux questions « comment » et « qu’est-ce-que », à comprendre l’univers et son fonctionnement. Cependant l’homme se pose aussi la question « pourquoi ».

Cela nous mène à notre second film : Alien resurrection. En effet, l’intelligence artificielle de ce film, Annalee Call, se demande précisément « pourquoi ». De fait, elle demande à Ripley 8 (lors de la scène de la chapelle) « Pourquoi continues-tu à vivre ? Comment peux-tu supporter ce que tu es ? ». Par là même, elle remet en question non seulement sa propre existence mais aussi celle des autres. Elle se demande quel sens, quel intérêt donner à la vie en soi.

Ainsi, l’intelligence artificielle rappelle ici l’homme en tant qu’être doté de logos, un logos qui lui permettrait de comprendre et de donner du sens au monde, d’entrevoir et d’analyser ses rouages. En effet, le logos (la rationalité) à l’origine de la question « pourquoi », incite à chercher des causes, et cette causalité permet d’établir des lois. De ce fait, même si l’homme ne répond jamais vraiment à la question « pourquoi », elle lui permet de conceptualiser le monde, d’anticiper certains de ses mécanismes (par le biais de la science par exemple).

Ici, on peut par ailleurs noter la réponse très nietzschéenne que Ripley 8 donne à la question de Call lorsqu’elle dit : « je n’ai pas vraiment le choix ». Elle ne veut pas particulièrement vivre, mais une force la pousse à le faire, une force qui est peut-être la « volonté de puissance » dont parle Nietzsche. Ceci serait particulièrement intéressant ici puisque l’acceptation de cette force ferait d’elle un übermensch (« surhomme ») et que Ripley 8 est déjà une sorte d’humain amélioré (clone fait à partir d’ADN d’Ellen Ripley et d’ADN de Xénomorphe).

Il semblerait donc que la question « pourquoi » soit intrinsèquement liée à la causalité. Cependant, la causalité implique une nouvelle question : celle de la cause première, cette cause qui aurait déclenché l’enchaînement de causes et d’effets que l’on peut observer, l’origine.

 

 

 

 

 

Cette question nous conduit au troisième film, Artificial Intelligence: A.I., et à son protagoniste (une intelligence artificielle), David. David a été programmé pour une chose : être un enfant. En tant qu’enfant, sa « mère » (Monica Swinton) est ce qui lui importe le plus. Ainsi, lorsqu’elle l’abandonne, il fait tout pour la retrouver lors d’une aventure qui n’est pas sans rappeler celle de Pinocchio (un petit garçon qui n’en n’est pas vraiment un et qui part à la recherche de la fée bleue pour qu’elle le rende « réel »). À la fin du film, il est recueilli par ce qui semble être un nouveau type d’intelligence artificielle (à forme humanoïde) qui exauce enfin son vœu : il retrouve sa « mère » (dans ce qui semble être un « rêve »).

De ce fait, l’intelligence artificielle rappelle ici l’homme « animal métaphysique » dont parle Schopenhauer, l’homme à la recherche du sens au-delà de l’observable, du sens absolu, de cette cause première, ce « premier moteur » qu’évoque Aristote dans le livre XII de la Métaphysique. En effet, on pourrait considérer que David est ici l’allégorie de l’homme « animal métaphysique » à la recherche de l’origine, et que sa « mère » est l’allégorie de cette origine. Ainsi, on peut souligner le génie de la scène finale qui réside dans un paradoxe : même si c’est un robot, David est désormais ce qu’il y a de plus humain sur terre « the enduring memory of the human race, the most lasting proof of their genius » (citation des I.A nec plus ultra). S’il est le plus « humain », c’est justement par rapport à ce pourquoi il a été programmé : retrouver sa mère, trouver « l’origine » (la cause première). Si l’on suit cette hypothèse, on peut aussi considérer que son vœu s’est exaucé. D’abord parce que ses sauveurs lui permettent de retrouver sa « mère » (dans un rêve qui semble d’ailleurs supposer qu‘il a une conscience, puisque selon le narrateur : « for the first time in his life, he went to that place where dreams are born »). Ensuite parce qu’il est devenu  « réel » (seul « humain » restant sur la planète).

On peut par ailleurs remarquer que les références bibliques peuvent corroborer cette hypothèse. En effet, on peut constater une inspiration biblique dès le début du film avec la rivalité entre Martin Swinton (à l’image de Cain) et David (à l’image d’Abel). Si l’on poursuit avec cette thématique biblique, on pourrait comparer David à Adam (et donc à l’être humain en général), et sa « mère » à Dieu (puisqu’elle est symboliquement l’origine que recherche David, la cause première qui pour certains philosophes est Dieu). De ce fait, l’épisode de Monica Swinton qui abandonne son « fils » pourrait correspondre à l’épisode de la Chute dans la Genèse, et l’épisode de David qui retrouve sa « mère » pourrait correspondre aux retrouvailles réconfortantes entre Dieu et l’homme après la mort.

Ainsi, homme et intelligence artificielle semblent intrinsèquement liés. En effet, on pourrait argumenter que, contrairement à l’homme, l’IA ne ressent rien, mais cela peut être remis en question car si les sensations ne sont que des réactions nerveuses et chimiques, alors elles sont théoriquement reproductibles sur un robot. On pourrait aussi argumenter que l’homme a un libre-arbitre contrairement à l’IA, mais même cela peut être remis en question car on pourrait considérer, comme Spinoza, que l’homme est « comme une pierre qui roule » (qui a l’impression qu’elle choisit de rouler alors qu’elle a été lancée, que ce choix ne dépend pas d’elle).

En fait, la différence la plus flagrante entre ces deux entités serait l’immortalité puisqu’on peut considérer que ce qui définit avant tout l’homme, contrairement à l’IA, c’est sa mortalité, sa finalité (c’est cela même qui ferait de lui un sujet nouménal qui a conscience de son existence dans l’espace et dans le temps). En effet, cette conscience de soi dans le temps, c’est ce qui fait de l’homme un être double, un être qui est la fois en lui et hors de lui-même. En lui car si son corps était séparé de sa conscience, il ne serait plus lui-même, et hors de lui car sa pensée peut s’exercer au-delà du monde sensible (pour penser la métaphysique par exemple). Ce lien entre pensée et corps, c’est peut-être précisément l’âme, un lien à la fois sublime (qui dépasse le monde sensible) et transcendant (au cœur de chaque être humain). C’est peut-être précisément ce lien qui est représenté à la fin de 2001, l’Odyssée de l’espace : une âme à la fois humaine et extraterrestre.

Eynza Khenniche

 

 

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