Critiques

L’été de Kikujiro de Takeshi KITANO : le burlesque au cinéma

Je vous propose aujourd’hui une analyse d’un film qui me tient particulièrement à cœur car il m’a fait autant rire que pleurer : L’été de Kikujiro de Kitano ! Le succès de ce chef-d’œuvre japonais est justifié par son parfait dosage du comique et du dramatique. Cet équilibre s’appelle le burlesque et c’est ce que l’on va explorer à travers cette analyse.

Quelques mots à propos du réalisateur

Takeshi Kitano est un réalisateur, acteur et showman japonais de renom international. Né en 1947 dans un quartier pauvre de Tokyo et issu d’une famille modeste, il vit d’abord de petits boulots avant de se représenter dans un premier cabaret, le Furansu-za, où il construit sa notoriété de maître du burlesque. Son duo comique avec Niro Kaneko, The Two Beats, le propulse sur la scène télévisée dans les années 1970, mais sa carrière en tant qu’acteur et réalisateur ne débute que bien plus tard, au début des années 1980. Son œuvre cinématographique repose sur des thèmes récurrents tels que la violence et la corruption au sein des gangs de yakuzas, avec notamment Sonatine, Mélodie Mortelle.
Takeshi reste en parallèle une personnalité très populaire de la télévision japonaise, connu aussi sous le surnom de Beat Takeshi. Son émission « Takeshi Castle », lancé en 1986, a un retentissement mondial, en raison de son concept décalé et de ses défis farfelus.

Présentation du film

En 1999, L’été de Kikujiro sort et devient immédiatement un succès dans les cinémas français : le film reçoit au total 4 nominations au Festival de Cannes, dont la Palme d’Or et le Grand Prix. Considérée comme grand public, cette perle rompt avec la filmographie de Kitano jusque-là sombre et ultraviolente. Je pense en particulier à Sonatine, Mélodie Mortelle, où les scènes de mort s’accumulent à n’en plus pouvoir. Au contraire, L’été de Kikujiro est un film calme, sans aucune scène sordide, qui aborde une histoire dramatique avec humour et légèreté. Le protagoniste est Masao, un enfant de 9 ans qui vit chez sa grand-mère et qui n’a plus de lien avec ses parents. C’est l’été, les écoles sont fermées au Japon et tous ses amis sont partis en vacances. Masao se retrouve alors seul, sans avoir même une activité pour tuer le temps. Cependant, son quotidien se trouve bouleversé lorsqu’il découvre l’adresse où vit désormais sa mère. Ni une ni deux, il décide de fuguer et de tenter de la retrouver. Sur son chemin, il fait la rencontre d’un yakuza retraité, Kikujiro (interprété par Kitano avec brio), qui se retrouve chargé, contre son gré, de l’accompagner et de s’assurer qu’il trouvera sa mère. Bien entendu, le voyage ne déroule pas comme prévu, car Kikujiro est paresseux et imprévisible. Il dépense sans scrupule les économies de Masao dans des jeux d’argent et cherche à arnaquer les passants. Néanmoins, plus le temps passe, plus Kikujiro s’adoucit. Les nombreuses situations comiques, dont le yakuza est la plupart du temps à l’origine et qui s’accumulent au cours de leur voyage font disparaître le mutisme de l’enfant et lui font presque oublier la motivation initiale de sa quête. Tout au long du voyage, le duo fait de multiples rencontres, plus improbables et amusantes les unes que les autres, notamment celles de motards et d’un libraire ambulant.

Une ode à la mélancolie et à l’enfance

Ce chef d’œuvre offre au public une large palette d’émotions, grâce au comique de situation, mais également grâce à la bande-son composée par Joe Hisaishi (le compositeur des dessins animés du studio Ghibli) qui nous transporte et nous berce du début à la fin.
Takeshi Kitano manipule avec subtilité le genre burlesque, généralement discret dans le cinéma. D’une part, l’histoire revêt une dimension tragique, puisque l’enfant est victime d’un manque affectif, du fait de l’absence de ses parents et la solitude, suscitant naturellement de l’empathie chez le spectateur. D’autre part, le personnage joué par Kitano ne cesse de faire rire le public et transforme le film en une véritable comédie. La scène de la piscine visible dans la bande-annonce, où Kikujiro affirme qu’il sait nager et qui, le plan suivant, hésite sur le plongeoir de la piscine avant de plonger, une bouée autour du ventre, en est la preuve parfaite.
Il est intéressant de souligner que le voyage est non seulement initiatique pour Masao, qui cherche des réponses à ses questions sur sa mère et son identité, mais aussi pour Kikujiro, qui se montre au début infect avec l’enfant et qui finit par s’attendrir. On peut se demander d’ailleurs si le film n’est pas aussi une introspection pour le réalisateur lui-même, puisque Kikujiro est le nom du père de Takeshi Kitano. Il pourrait alors être perçu comme une forme d’hommage à l’enfant qu’il était et qui ne recevait pas d’amour de la part de son père.
Par ailleurs, un symbole de l’enfance et l’innocence apparaît discrètement et à maintes reprises au cours du film : celui l’ange, sous la forme de sac avec des ailes blanches en tissu, que Masao porte durant le voyage, et sous forme de boui-boui, que Kikujiro vole un et donne à l’enfant en lui faisant croire qu’il pourra réaliser tous ses vœux.

Autres œuvres dans le thème « la tragédie abordée avec poésie et légèrté » …

Sonatine, Mélodie Mortelle, de Takeshi Kitano (film) : Murakawa, le bras droit d’un chef d’un gang yakuza de Tokyo, est missionné en urgence pour mettre fin à un conflit entre deux clans à Okinawa, avant de prendre définitivement sa retraite. A la suite de plusieurs attaques, il se réfugie avec ses derniers hommes dans une maison en bord de mer, en attendant que la situation se calme …

Amer Beton, de Taiyo Matsumoto (manga seinen et film d’animation) : lorsqu’un groupe de yakuza décide d’implanter leurs affaires dans leur quartier, deux enfants de la rue se livrent à une lutte sans merci pour défendre leur territoire dans une ville dominée par la pauvreté et la violence …


La bande-annonce de L’été de Kikujirohttps://www.youtube.com/watch?v=nFAV_iYX5KY

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