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Amadeus, ou comment faire mentir l’Histoire au cinéma

La semaine dernière, Valentine vous parlait du rapport étroit entre musique et cinéma,  aujourd’hui je m’en suis bien inspiré en choisissant d’analyser un film que j’affectionne particulièrement : Amadeus du réalisateur Miloš Forman. Parce qu’en plus d’être une somptueuse fresque historique qui a glané pas moins de 8 Oscars en 1985, l’œuvre de Forman s’inscrit parfaitement dans une filmographie qui n’a eut de cesse de magnifier la figure du génie incompris et condamné.

Amadeus, c’est avant tout une fable. Quand on l’accusa de violer l’histoire, Alexandre Dumas aurait répondu : « Si j’ai violé l’Histoire, je lui ai fait de beaux enfants. » À mon sens, cela décrit assez bien la démarche du réalisateur et de son scénariste Peter Shaffer, dont ils adaptent la pièce éponyme. On se fiche bien qu’un film mente, tant que l’histoire qu’il nous raconte en vaut la peine. L’œuvre qui nous intéresse donc nous narre la supposée rivalité entre Antonio Salieri (F. Murray Abraham), compositeur à la cour l’Empereur d’Autriche, qui se fait petit à petit évincé par un jeune garçon du nom de Wolfgang Amadeus Mozart (Tom Hulce). Qu’on soit clair, la rumeur de rivalité entre les deux musiciens est une pure fiction colportée par une courte pièce de Pouchkine, Mozart et Salieri. Il n’empêche, de ce postulat de départ frauduleux, l’histoire qui nous est comptée arrive à concentrer en 171 minutes toute la tragédie de la vie d’un immense artiste qui n’a pas eu la fin qu’il méritait.

Ainsi le film est l’occasion d’évoquer le thème de prédilection de Forman : la malédiction des génies. Que ce soit dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, dans Man on the Moon ou dans Larry Flynt, (regardez-les tous, c’est une succession de chefs d’œuvres), l’auteur adore nous narrer l’émergence d’un esprit rebelle dans un monde où la bêtise et l’ennui sont maitres. Et c’est bien  le cas de Mozart quand il arrive à Vienne. Il joue plus vite, plus libre, les yeux fermés, à l’envers, il peut composer une symphonie à la volée. Le talent de Mozart est tellement éclatant qu’il s’impose comme une évidence. L’Empereur lui-même n’hésite pas à revenir sur ses propres règles tant la musique de Mozart les rend absurdes. Et c’est ça que ne supporte pas le monde des médiocres, incarné par Salieri. Lui est la matérialisation de l’académisme, du bien faire, du respect des règles qu’on inculque sans les comprendre ou les remettre en cause. 

Et la tragédie ici, c’est que dans le Vienne du XVIIIème siècle (et entre nous, dans la vie en général), le talent ne suffit pas. Ce qui manque à Mozart, c’est qu’au contraire de Salieri, il ne sait pas et ne veut pas respecter des codes sans intérêt à ses yeux. Lui ne sait pas faire de cours de musique à la petite bourgeoisie viennoise en quête d’activité dominicale. Lui rit fort aux réceptions, crie, chante pour divertir la galerie et se permet d’être grossier et flamboyant même devant un empereur. Salieri, en boy-scout pédant, ne peut qu’exécrer un tel personnage. C’est bien pour ça qu’il le tuera (pas de spoil ici, c’est dit dès la première réplique du film). Dans cette guerre qui oppose les talentueux aux médiocres, ce sont les médiocres qui gagnent. Preuve en est, c’est quand même Salieri qui nous raconte cette histoire, depuis la chambre de son hôpital psychiatrique tout de même.

Salieri ne jalouse pas Mozart parce qu’il menace ses convictions. Il hait Mozart car Mozart le fait disparaitre, parce que lui est quelconque. Salieri est non seulement un médiocre, mais en plus un médiocre qui n’accepte pas sa condition. Il se refuse à être un médiocre parmi les médiocres. C’est pour ça qu’il se déclare être le roi des médiocres. 

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